Commerce Equitable en grande distribution : qui conteste ?

Commerce Equitable en grande distribution : qui conteste ?
Saviez-vous qu'il existe dans le domaine social et environnemental des censeurs autoproclamés qui s'érigent ainsi en gardiens du Temple. Des gens qui, sans garantie de compétence, sans agrément préalable, sans autre argument ni justification que leur propre affirmation, notent, critiquent et vont jusqu'à dénigrer des entreprises... selon qu'elles acceptent ou non de les prendre pour interlocuteur ou prestataire. Une forme de chantage auquel se livre depuis plusieurs années un collectif « l'éthique sur l'étiquette » à l'égard de notre enseigne. Je ne me doutais pas à quel point certains de ses représentants pouvaient sans vergogne vouloir à tout prix chercher la polémique ou le discrédit.

Vendredi soir, un coup de téléphone de l'AFP. La journaliste, profitant de l'événement (la quinzaine du commerce équitable) m'interroge sur la performance des Leclerc et de l'intérêt de ce nouveau marché. Elle demande mon avis sur la norme française mise en place par Renaud Dutreil et sur la crédibilité du label Max Havelaar. Et tout d'un coup cette question : « comment assumez-vous la contradiction entre les valeurs de la grande distribution et la vente des produits équitables ? ».
Je reste un moment interloqué. J'essaie de rentrer dans la problématique, comprends que la journaliste relaye là une accusation ou un débat lancé par une des associations opérant dans cette filière. Je tente d'argumenter.

1/ La critique et les contre arguments


° Dans tous les pays occidentaux, les produits du commerce équitable sont en GD sans susciter ce genre de polémique typiquement française ;
° Dans les pays nordiques, mais en Suisse surtout (cf. ma note du 12 janvier 2006) c'est la Migros ou les Coop (dont les philosophies sont proches de la nôtre) qui ont introduit cette forme de commerce;
° En France justement, le marché restait trop marginal et confidentiel, faute d'être présent dans les linéaires des hypers.
° De toute façon, ce sont les producteurs qui nous ont interpellés ou sont venus nous chercher.

Je sais, pour avoir dialogué avec des représentants de ces associations, qu'Artisans du Monde ou Azimuts Artisans du Népal défendent une forme de « distribution sélective ».
Pour eux, qui incarnent l'esprit pionnier, mais aussi une forme de pureté idéologique, c'est toute la chaîne qui doit être équitable (du producteur au distributeur !). Mais l'argument philosophique ne serait pertinent que si les producteurs eux-mêmes l'appliquaient ou défendaient ce point de vue.

° Or, dans beaucoup de coopératives du Sud, même labellisées Max Havelaar, seul un certain pourcentage de la production peut encore être commercialisé sous ce label. Nombre de petits producteurs de bananes, d'ananas, de goyaves, mais aussi de coton.... « crèveraient » s'ils ne devaient commercialiser que des produits équitables. Il faut bien être pragmatique. Comme le souligne Victor Ferrera (Max Havelaar) la labellisation cautionne une démarche forcément progressive. Elle doit justement permettre la « montée en puissance » du commerce équitable.

Dès lors que, dans une même coopérative, on admet la cohabitation d'une démarche conventionnelle et d'une démarche équitable, pourquoi en faire grief à la distribution, et à la seule distribution française ?

° Plus fondamentalement, que cherche-t-on ? La pureté de la Ligne, la certification militante ? Ou l'enrichissement et le développement harmonieux des petits producteurs qui ont choisi ce mode de commerce. Et que croyez-vous qu'ils préfèrent : un débouché marginal, dans des boutiques sympathiques mais un peu chères... ou un accroissement des ventes dans les enseignes phares de la société de consommation ?

Moi, j'ai une idée de la réponse. En tout cas, cette polémique je ne l'ai pas cherchée. Je crois les différents circuits cohabitables et nécessaires. Je comprends l'amertume des pionniers, leur irritation devant le risque de récupération, ou de dérive marketing ! Une possible anxiété financière aussi, vu la mise en concurrence des réseaux. Parlons-en. Pour ma part, je suis prêt à donner un coup de main s'il s'agit d'optimiser des achats collectifs, ou promouvoir d'autres acteurs de la filière. Oui, même des "petits réseaux" qui auraient besoin d'un coup de main.

Mais s'il vous plait, n'habillons pas des querelles corporatistes d'un semblant de débat philosophique dont les risques seraient de rendre incompréhensible cette démarche aux yeux des consommateurs.

En tout cas, je suis sincèrement convaincu, à l'instar de Tristan Leconte (Alter Eco), de Jean-Pierre Blanc (Malongo) ou de Stéphane Comar (Ethiquable) que l'accroissement des débouchés via la GD va permettre de dégager des ressources supplémentaires pour tous les producteurs du Sud, et au marché français de rattraper son retard !

En bénéficiant de l'attractivité (et de la crédibilité) de nos enseignes qui pratiquent des marges plus basses (20 à 25 %) et disposent d'une logistique performante, les produits du commerce équitable deviennent encore plus accessibles à tous les consommateurs (j'observe d'ailleurs, que lorsqu'ils étaient vendus chez Monoprix, à un prix évidemment plus élevé que dans nos réseaux, la présence de ces produits en GD ne suscitaient aucune polémique !).

2/ L'émergence d'une mauvaise polémique

Voilà donc ce que j'ai répondu à l'AFP. Je croyais avoir été convaincant. Mais voilà. Un collectif qui a pour nom « l'éthique sur l'étiquette » conteste notre légitimité dans le commerce équitable : « le groupe figure parmi les enseignes les plus mal notées pour ses engagements relatifs aux droits fondamentaux ».

Non mais ! Qui ose encore parler ainsi ? On se croirait revenus aux temps où les cellules du PC tenaient Tribunal, ou ces AG dans lesquelles on se faisait interpeller : « mais d'où parles-tu, camarade, quelle est ta légitimité ? ».

Je reconnais aux ONG un rôle essentiel d'alerte, d'éveil et de critique. Et si j'ai engagé ces dix dernières années notre enseigne dans de multiples investissements humanitaires, écologiques, sociaux ou culturels, c'est pour beaucoup, par conviction, mais aussi, fort de leur interpellation. Mais si je consulte aujourd'hui tous les bilans sociaux et environnementaux des entreprises apparemment bien notées par ce collectif « l'éthique sur l'étiquette » je n'ai vraiment pas à rougir. Nous ne cherchons pas à vendre d'OGM tant que le débat scientifique n'offre pas d'autres garanties. Nous commercialisons des bois certifiés (FSC, TFT, etc.), privilégions les bonnes pratiques forestières pour favoriser la substitution avec d'autres composants. C'est en pionniers et seuls que nous avons pris le risque de supprimer les sacs plastiques, nous avons anticipé la récupération des huiles des batteries et des piles. Sur le plan social, nous sommes ceux qui pratiquons le plus d'audits sociaux, etc, etc...

Trêve de plaidoirie. Même si nous ne sommes pas au « top », nous ne méritons certainement pas cette entreprise de dénigrement. Qu'ils aillent se faire voir...
Ce collectif n'est pas une entreprise de notation sociale. Notre Groupe est déjà accompagné dans ses démarches par de multiples experts et consultants. Mais, j'en profite pour glisser ce message. S'il s'agit d'un chantage, nous ne céderons pas. Dans une enquête récente de 60 millions de consommateurs, l'association WWF primait le comportement d'une enseigne de distribution qu'elle oppose au peloton des autres distributeurs. Un hasard : cette enseigne est partenaire financier de WWF !!!

Nous n'avons pas besoin des conseils de « l'éthique sur l'étiquette ». Reconnaissez qu'ils s'y prennent en tout cas assez mal ! Mais si cela nous vaut une mauvaise « notation », tant pis. Après tout, pour servir la cause, seuls comptent les actes.

Michel Edouard Leclerc
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11 Mai 2006

# Posté le mercredi 24 mai 2006 19:53

Labels équitables : rien n'est parfait...et c'est normal !

Labels équitables : rien n'est parfait...et c'est normal !
Après les chaleurs sèches du Tamil Nadu, c'est à Koshi (Kerala), dans l'ancien comptoir portugais de Cochin, que nous retrouvons Tristan Leconte, le dynamique fondateur d'Alter Eco.

Sur les bords de l'estuaire, verre à la main, il est prolifique, insatiable pour commenter les vertus du fair trade (commerce équitable). Il y consacre toute son énergie. Les dirigeants d'une coopérative voisine en restent pantois. Ils ne comprennent manifestement pas tous les savants raisonnements que TL exprime dans un anglais très business et saccadé, mais ils savent leurs intérêts bien représentés par cet ambassadeur boulimique et sympathique de la cause des petits producteurs.


En France, les débats sur le commerce équitable passionnent partisans ou détracteurs du projet français de normalisation. On y fustige assez facilement les grandes entreprises qui veulent développer leurs propres marques équitables (industriels ou GMS). On disserte sur ce qui pourrait vraiment être autorisé à porter le label. On en dénonce les dérives : « Quand Rica Lewis vante les vertus équitables de ses jeans, on en oublie qu'il n'y a que le coton qui est labellisé » ; « Malongo fait aussi du non équitable, la démarche n'est pas complète. C'est du marketing » ; « La GMS vend de l'équitable, mais ses propres pratiques commerciales ne le sont pas », etc. Sous-jacente à ces propos, on sent poindre une certaine méfiance pour l'extension du label Max Havelaar à des filières qui ne seraient pas reconnues comme des « pure players ».

Idéologie contre principe d'efficacité ? Même si elles sont parfois byzantines, ces querelles ont quelques raisons d'être. Le marché se développe et attire des opportunistes. Mais pour Tristan Leconte, ces débats traduisent aussi la nostalgie de quelques idéologues, qui ont tendance à idéaliser le concept, au risque d'oublier les aspirations concrètes des producteurs du Sud. Eux ont besoin que les marchés se développent !


Justement, aujourd'hui, TL est très en colère. Il fait très chaud, 36 ou 37 ° avec un fort taux d'humidité, et ça n'apaisera certainement pas son courroux. L'émission TV « Capital » diffusera, ce dimanche, un reportage sur le commerce équitable. TL s'est plié aux exigences de l'équipe de Guy Lagache. Il a ouvert ses comptes et celui des producteurs brésiliens vers qui il a guidé l'équipe de Capital. Tout s'est bien passé jusqu'à ce qu'un journaliste, lors d'une halte chez la grand-mère d'un des coopérateurs, a repéré (et filmé) une piscine (un bassin de béton !). Ah, ah ! N'est-ce pas la preuve que le sur-prix payé par les consommateurs en achetant un label Max Havelaar...ne finance pas forcément des infrastructures sociales ou éducatives...

Ecoeurement de TL : 54 heures de film pour arriver à une mise en scène qui va installer tant de scepticisme ! « C'est dégueulasse pour ces producteurs. Comme si on devait remettre en cause chaque système au moindre grain de sable... ».

Il fulmine et tente, par téléphone, d'enrayer cette dérive médiatique, décidément un peu systématique chez Capital.
TL veut en profiter pour convaincre mes collaborateurs et les journalistes qui m'accompagnent de l'intérêt d'une démarche progressive, forcément chaotique et difficile.

La démonstration, c'est à deux heures de Cochin (embouteillages compris) qu'il veut la faire. Quittant les villes, pénétrant un somptueux paysage de rizières et de forêt tropicale (arbres à caoutchouc), il nous transporte à Nadukkara. Une coopérative, N. Agro Processing Company, tente de regrouper les fermiers de 21 « panchayats » pour y produire des mangues, des bananes et surtout des ananas qu'elle vend frais ou transformés en concentré de jus.

Ici, et contrairement à de nombreuses coopératives labellisées Max Havelaar, ce ne sont manifestement pas les producteurs qui ont choisi, eux-mêmes, leur destin. C'est grâce à l'alliance de l'état du Kerala (premier gouvernement communiste de la planète à avoir été démocratiquement élu !!!), de la municipalité de Muvattupazha et d'experts de la Commission Européenne...que le projet a vu le jour.

Ces fermiers sont très pauvres, cultivent 0,7 acre en moyenne, vivent chichement. Quelques cultures complémentaires (gousses de vanille, noix de coco), des vaches, des poulets...

Alter Eco est leur premier client « fair trade ». D'Alter Eco, ils perçoivent 54 % de revenus en plus. Soit pour la coopérative, une somme supplémentaire de 9 000 euros en 2005.

Si l'on était tatillon, les critères drastiques qui prévalent à l'obtention du fabuleux label « Max Havelaar » ne devraient pas s'appliquer encore à ce projet.

- La coop ne commercialise que 12 % de sa production en « équitable ». Pour vivre, elle conditionne des jus de fruits de marque pour le marché indien.
- Dans l'usine (immense et qui tourne à moins de 20 % de ses capacités), les audits font apparaître bien des manquements au cahier des charges (sécurité, sanitaires, information des salariés). A Tirupur, je disais que partout étaient affichées les chartes éthiques des grandes marques. Ici, pas une pub pour le commerce équitable ! Pour le coup, on peut s'interroger sur la sincérité et le degré de l'engagement...
- Surtout, on voit bien que le projet est piloté essentiellement par un directeur technique, avec l'appui de quelques experts fournis par l'état. C'est d'ailleurs l'état qui nomme le président de la coopérative, le premier des producteurs n'étant que vice-président. Théoriquement, ce sont les producteurs qui devraient diriger cette entité. Interpellés par TL, aucun d'entre eux n'est capable de citer le chiffre d'affaires 2005, ni d'aligner le moindre chiffre sur les réinvestissements sociaux.

Oui, tout cela fait un peu « bricolo ». Mais peut-on imaginer autre scénario quand on sait le niveau de pauvreté, d'illettrisme, et d'isolement des habitants de ces zones rurales.


Tristan Leconte n'en démord pas (et il est diablement convaincant). Le commerce équitable, ce n'est pas un intégrisme dont les règles auraient été fixées par des Occidentaux. C'est une démarche progressive qui nécessite de notre part compréhension, patience et entraide.

Le message est d'ailleurs clairement passé. Le directeur désigne un bâtiment en construction. C'est le futur centre de formation pour les agriculteurs. Il est situé de l'autre côté de la route, hors les murs de la coopérative... Une initiative très concrète, mais aussi toute symbolique puisqu'elle se veut ouverte à tous, et pas simplement aux adhérents de la coop.

Michel Edouard Leclerc
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31 Mars 2006
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# Posté le mercredi 24 mai 2006 19:48

Labels bio, équitable, environnement : La leçon des Coop Suisse !

Labels bio, équitable, environnement : La leçon des Coop Suisse !
Les consommateurs suisses sont parmi les plus gros acheteurs de produits issus du commerce équitable (pour l'anecdote, 50 % des roses vendues au pays de Guillaume Tell sont labellisées Max Havelaar ! ! ! ». Idem pour le bio : 30 % des produits agricoles helvètes, compte tenu de cet engouement, se revendiquent de cette certification.

Le rôle de la distribution coopérative a été exemplaire dans ce développement. Migros, puis les Coop de consommateurs ont largement relayé l'aspiration quasi naturelle des Helvètes pour la défense de leur environnement. Au point qu'aujourd'hui, Coop Suisse (2ème distributeur) y commercialise 50 % des produits bio. Avec des taux records qui interpelleront tous les professionnels hexagonaux : 50 % du marché du lait, 51 % des œufs, 35 % des carottes, etc...

J'avais, hier, organisé le déplacement à Bâle de toute une task force : cadres et adhérents de mon enseigne engagés dans le développement durable (secteur achats, logistique, contrôle qualité). Visite passionnante, depuis l'arpentage des rayons d'hyper où s'affichaient bien visibles les différents labels écologiques, jusqu'au siège de la coopérative avec les chefs de projet et les « category managers ».


La stratégie des Coop s'appuie sur le développement de « labels de compétence » :

- Coop Naturaplan distingue les aliments biologiques certifiés par un « bourgeon » ainsi que viandes et œufs issus d'élevages respectueux des animaux.
- Coop Naturaline labellise les textiles et les cosmétiques produits selon un cahier des charges écologique et éthique. Exemple : vente de coton bio et équitable, origine Inde.
- Coop Oecoplan souligne les produits et emballages dont les engagements environnementaux sont certifiés. Et aussi les services tels le réseau des « pressings-maison » qui ont remplacé le perchloréthylène par un solvant moins polluant.
- Max Havelaar est partenaire des Coop et labellise les produits du commerce équitable.
- A ces certifications viendront bientôt s'ajouter un label « végétarien » et un autre « antiallergénique ».

Pour ceux que le détail de ces initiatives intéresse, Coop Suisse édite une brochure très complète, en français ou en allemand, qu'on peut acquérir au siège des Coop (Info Service, Case postale 2550, 4002 Bâle).

De cette visite, mes collaborateurs et moi-même avons retiré beaucoup d'enseignements. Je livre, pêle-mêle, quelques observations particulières.

1) Les Coop se sont engagées à fond, dès le début des années 90, dans le développement durable. Inutile de dire que même à l'époque, ce n'était ni une mode, ni un véritable investissement marketing. Le groupe a tout de suite rencontré un problème d'offre limitée. (Les producteurs bio peinaient à exister au milieu d'une agriculture hyperproductive avec sa surproduction de lait et ses montagnes de beurre).
Le distributeur s'est donc investi dans des accords de filières, avec des partenariats individualisés.

2) Coop a donc dû appuyer le développement de ces gammes grâce à ses propres marques.

a) Aujourd'hui encore, peu ou pas de marques de producteurs (pas d'AOC, d'indications spécifiques de terroir comme en France...). Même les produits locaux sont aux marques et aux labels « Coop Suisse ». On ne peut certes pas parler de « filières intégrées », mais, à coup sûr, les producteurs sont dépendants du marketing de l'enseigne.

b) Conséquence : la production bio en Suisse s'est terriblement concentrée. En France, elle est atomisée dans des centaines d'exploitations. En Suisse, 4 à 5 « grosses firmes agricoles », par segment de marché, y compris dans l'élevage, proposent l'offre labellisée vendue chez Coop.

c) S'il existe en Suisse des organismes « nationaux » labellisateurs, on n'en voit pas beaucoup les sigles sur les produits (contrairement au Label Rouge ou au logo AB (Ecocert) en France). Du coup, les labels Coop représentent 30 % des ventes de l'enseigne ! ! ! Coop fait cependant appel à Max Havelaar pour les produits équitables, mais pas sur tous les produits (notamment d'origine Asie).


3) En France, les ONG y verraient malice (Cf. débat sur la multiplication des certifications privées et l'auto-saisine des pouvoirs publics dans cette affaire). Pas de problème de ce type en Suisse (si j'en crois nos interlocuteurs). Deux explications sont avancées :

a) Les ONG sont très positives (idéologie protestante, Cf. Max Weber ! ! !). Un peu plus vindicatives en Suisse romande qu'en Suisse allemande. Mais elles sont très pragmatiques. Et les 2 millions de consommateurs de Coop sont co-propriétaires (pléonasme) de leur coopérative, d'où maxi confiance.

b) La demande elle-même n'est pas politisée, ni « idéologisée ». Nos interlocuteurs considèrent que l'approche environnement/bio des clients ressort d'une attitude plutôt « égoïste ». Priorité d'abord à la préservation de leur propre santé ou de leur patrimoine (paysage, qualité de vie, tourisme, etc...).

4) Ce contexte particulier a permis aux productions bio et aux produits du commerce équitable de sortir de leur marché de niche. Sans compter qu'indirectement, le prix du bio a bénéficié « d'un écart de prix » relativement faible par rapport à une agriculture conventionnelle déjà très chère (une réglementation très protectionniste met les agriculteurs locaux à l'abri de la concurrence européenne).

5) Mais ce contexte particulier conduit aussi à quelques exubérances et contradictions. Quelques exemples en parcourant un magasin :

a) Les produits bio sont très festifs (ce qui les rend très attractifs). Rien à voir avec le marketing paupérisant de certains produits hexagonaux ou nordiques. Les packagings, comme les arguments publicitaires, revendiquent plutôt le goût, l'achat plaisir...que l'achat militant !

b) Les produits frais bio sont tous recouverts de polyéthylène (pas de PVC bien sûr). Explication étonnante : « Ne pas contaminer le bio dans sa cohabitation avec les produits conventionnels ». Quel gaspillage d'emballage !


c) Les gammes bio sont richement déclinées. Avec excès, parfois ! Ainsi, ces œufs durs sortis d'une gamme « Pique-nique », bio de chez bio, colorés en bleu ou en rouge(pour ne pas les confondre avec des œufs frais) ! Rien ne justifie évidemment qu'ils soient vendus 1 F suisse de plus que le bio classique (ou alors, ça fait cher la cuisson écolo ! ! !).

Ou encore, ces œufs brouillés (bio) commercialisés en brique pour 2 ou 4 personnes ! Je ne vous dis pas le prix...

Enfin, que penser de ces gammes bio spécifiques enfants (exemple : une référence de pomme, au goût sucré !)

d) Moins anecdotique, mais en complète contradiction avec les objectifs affichés d'économie d'énergie et de lutte contre le gaspillage, toutes les gammes bio sont déclinées en portions individuelles. Avec des dizaines de petits packagings pour abriter « sauces, yaourts, purées de fruits, confitures et condiments », etc...

e) Et pour finir, ces suremballages en carton, détachables, qui entourent le plastique des « ultra-frais », théoriquement justifiés pour que les consommateurs puissent les séparer lors du tri sélectif...alors qu'il suffirait d'imprimer le pot et d'en faire l'économie !

6) Nouveautés : Coop a récemment noué des partenariats de co-branding avec des grandes marques industrielles (Skip, Knorr) ou sélectives (Weight Watchers...) dans le bio et la diététique. Voilà qui ferait bien hurler les associations françaises... Mais apparemment, ici, ça passe...

Bon, j'arrête là ces remarques. Au-delà de ces commentaires, je retiens la détermination et la performance de Coop Suisse. Exemplaire !

Au Sommet sur le Développement Durable de Johannesburg, l'ONU lui a décerné le Prix International des Partenariats en faveur du Développement Durable. Bravo, c'est mérité. A nous de relever le défi...

Michel Edouard Leclerc
12 Janvier 2006
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# Posté le mercredi 24 mai 2006 19:44

Les coulisses du commerce équitable, Mensonges et vérités sur un petit business qui monte de Christian Jacquiau

Les coulisses du commerce équitable, Mensonges et vérités sur un petit business qui monte de Christian Jacquiau
Titre: Les coulisses du commerce équitable, Mensonges et vérités sur un petit business qui monte
Auteur:Christian Jacquiau
Editeur : Mille et une nuits
ISBN : 2.84205.959.X
476 pages - Parution : 05/2006


Présentation par l'éditeur

Les ravages de la mondialisation conduisent les citoyens à rechercher des moyens de peser sur l'évolution de la société. Leur consommation en est un. À la fin des années 1990, le concept de commerce équitable conquiert le grand public avec un produit-phare, le café. Très vite, tout produit se prête à sa version « équitable », l'équitable devient tendance. C'est un petit business qui monte.

Son concept repose sur un triple engagement, celui des producteurs et des consommateurs arbitré par de nouveaux intermédiaires, les « acteurs » de l'équitable : les consommateurs paient « un peu plus cher » un produit acheté à un prix supérieur aux cours mondiaux pour assurer un revenu décent aux petits producteurs du Sud. Les acteurs veillent au respect des normes sociales et environnementales.

Qu'en est-il de la promesse que les uns et les autres se font ? Les organisations relais et entreprises qui font de l'équitable tiennent-elles leurs engagements ? Qui est vraiment gagnant ? Répondre à ces questions, c'est éclairer d'un jour cru un aspect que certains « commerçants de la bonne conscience » aimeraient tenir secret.

Initié par le militantisme citoyen, largement instrumentalisé par les bureaux de marketing, le commerce équitable a été récupéré par les marchands d'illusion. En se donnant à la grande distribution et à quelques transnationales en quête d'honorabilité, les adeptes de la marchandisation de l'équitable ont ouvert la boîte de Pandore.

Christian Jacquiau a mené l'enquête pendant deux ans. Il nous invite dans l'arrière-boutique d'un secteur méconnu et nous dévoile les dérives et abus commis au nom de l'équitable.
Christian Jacquiau est économiste, commissaire aux comptes, diplômé d'expertise comptable, spécialisé dans le conseil, l'accompagnement à la création et à la trans-mission d'entreprises. Il est l'auteur d'une enquête remarquée, Les Coulisses de la grande distribution (Albin Michel, 2000).

# Posté le mercredi 24 mai 2006 01:21

L'Inde, terre équitable

Dans l'Etat du Kerala, des centaines de producteurs d'ananas survivent grâce à un prix minimal d'achat garanti. Reportage

Elle sourit avec une infinie douceur, dévoilant des dents blanches parfaitement alignées. Son chignon, relevant des cheveux bruns à peine striés de gris pour ses 53 ans, dégage ses oreilles percées d'or. Avec son collier, en or jaune lui aussi, c'est là sa seule richesse, souvenir de sa dot. Depuis deux ans, pourtant, Katerina vit moins mal. Cette petite productrice d'ananas de Nadukkara, dans l'Etat du Kerala (sud-ouest de l'Inde), est l'une des 449 membres de la coopérative NAPC (Nadukkara Agro Processing Company), labélisée Max Havelaar. Les ananas de cette coopérative sont les seuls au monde à être frappés de ce label équitable. Deux espèces sont produites dans la touffeur humide de cette région tropicale, au milieu des palmiers et des arbres à caoutchouc: le Mauritius, réputé le meilleur du monde, et le Kew, plus gros et plus juteux.

En cet après-midi de mars, on frise les 38 °C sur la petite parcelle - à peine 0,7 hectare - de Katerina et de son époux, Iype, mais l'Indienne a les idées claires. «Nous vendons 10 tonnes d'ananas par an, à 5 roupies [0,1 €, NDLR] au moins le kilo. Avant le commerce équitable, pendant la pleine saison, en janvier et en juin, les cours s'effondraient à seulement 2 roupies (0,04 €) le kilo. On vendait à perte.»

C'est le principe de base du «fair trade», le commerce plus juste. Garantir aux producteurs déshérités de la planète un prix minimal d'achat de leurs matières premières, indépendant des cours qui, sinon, les étouffent. 5 roupies le kilo d'ananas, c'est donc le «minimum syndical» assuré par Max Havelaar, le label délivré par FLO (Fairtrade Labelling Organizations International), l'organisme international du commerce équitable. Ce prix doit couvrir les frais de production (achat de semences et d'engrais) et les besoins élémentaires de la famille. Le commerce équitable assure aussi le préfinancement des récoltes, pour éviter l'endettement. Enfin, FLO verse aux coopératives une prime de développement destinée aux investissements collectifs. A la coopérative NAPC, la majorité de la prime a été épargnée pour construire un centre de formation informatique.

Katerina est tout émue. Elle vient de rencontrer pour la première fois l'homme qui achète l'essentiel de ses ananas équitables: Tristan Lecomte, jeune Français diplômé d'HEC, fonceur et passionné. En 2005, sa marque, Alter Eco, a acquis près de 50% des volumes de concentré d'ananas équitable produits par la coopérative NAPC. Grâce à lui et aux autres acheteurs, Katerina et Iype ont pu s'offrir quelques meubles pour leur petite maison, devant laquelle deux vaches paissent tranquillement de longues feuilles d'ananas ciselées, aux vertus ayurvédiques réputées.

Après avoir salué le couple sur ses plantations, Tristan Lecomte poursuit sa visite à l'usine de transformation des ananas, située à quelques kilomètres de là. Les concentrés des futurs jus Alter Eco sont stockés dans de grands fûts verts de 200 litres. Départ demain à l'aube pour la Belgique, où ils seront transformés et mis en bouteilles de verre de 75 centilitres. On les retrouvera quelques jours plus tard sur les rayonnages des hyper- et supermarchés Leclerc, Carrefour, Monoprix, Auchan, etc., au milieu d'autres marques équitables, telles que Lobodis, Ethiquable ou Malongo. «Sans la grande distribution, l'équitable n'a aucun avenir, justifie Michel-Edouard Leclerc. Et les producteurs pauvres non plus. Aujourd'hui, 90% des produits labellisés sont vendus dans les grandes surfaces. C'est leur seul salut!» Démonstration imparable de l'ex-HEC Tristan Lecomte: «En passant par les grands circuits de distribution, aux volumes de vente importants, nous pouvons payer davantage les producteurs, grâce à des économies d'échelle, tout en proposant leurs produits à un prix compétitif aux consommateurs.» En moyenne, 10% du prix payé par le client d'Alter Eco (1,84 € pour la bouteille de jus d'ananas par exemple) va au producteur, et seulement 3,50% pour le circuit commercial classique!

Katerina et Iype gagnent désormais 200 € par an grâce à leurs 10 000 plants d'ananas labellisés. En outre, ils disposent de quelques cultures complémentaires (gousses de vanille, noix de coco, poivre) pour arrondir leurs fins de mois. Le commerce équitable les autorise à rêver tout haut: après les meubles, ils aimeraient «s'acheter une voiture et refaire la maison». Très dignes, à l'ombre d'un palmier au milieu des plantations, ils se tiennent tendrement la main.

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20 Avril 2006
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# Posté le mercredi 17 mai 2006 00:12