Devant la béatitude affichée par un grand nombre face aux arguments développés par les intervenants du commerce équitable (Max Havelaar, Artisans du Monde, Minga, etc.) qui ressemblent plus à de la communication qu'à une réelle information, il me semble important de souligner les aspects criticables, voire pervers, de cette nouvelle marotte.
Le nouveau "consommateur" serait-il dénué de tout esprit critique pour que ce sujet soit à ce point consensuel ? Plusieurs points méritent interrogation.
1/ Notion de valeur ajoutée
Bizarrement, cet aspect est totalement occulté par les promoteurs du commerce équitable et on peut comprendre pourquoi : en effet, la richesse produite par ce type de commerce profite encore une fois largement aux pays du Nord. Pourquoi ? Tout simplement parce que la transformation, la commercialisation et la distribution sont effectuées par des entreprises qui ont une activité dans ces pays. A aucun moment, la chaîne des intermédiaires n'est remise en cause. Interrogez-vous lorsque vous achetez un produit issu du commerce équitable pour savoir quelle est la part qui revient réellement au producteur local.
La réalité est la suivante : les militants du commerce équitable se gargarisent des dizaines de millions de dollars dégagés par leur activité, certains d'entre eux déclarent 500 millions de dollars de chiffre d'affaires. Sur ces 500 millions, ne reviennent aux producteurs que 40 millions de dollars. D'après les intervenants, cela concernerait environ 550 000 paysans, soit 72 dollars par an et par paysan, soit 5 euros par mois. Génial ! ...
Et de toute façon, le producteur n'a pas vraiment le choix et sera toujours prêt à accepter cette aumône plutôt que rien (cela ne veut pas dire qu'il faille continuer à l'encourager).
2/ Poids du commerce équitable
En 2003, le produit le plus "travaillé" par le commerce équitable était le café : 19 000 tonnes sur les étalages des pays consommateurs. La récolte annuelle de café tourne autour de 6,5 millions de tonnes. Le commerce équitable ne représente donc que 0,30 % du marché. Autrement dit et contrairement à ce que l'on nous rabâche, cela ne pèse rien au regard du marché. Les acteurs voudraient nous faire croire qu'ils vont changer la face du monde et que le commerce équitable pourrait être une alternative au commerce mondial actuel. On peut s'interroger ! Nestlé, Kraft Jacobs Suchard, Sara Lee, etc. puissantes multinationales de la torréfaction et du café doivent commencer à trembler !...
Là se situe l'escroquerie intellectuelle qui voudrait nous faire croire que le commerce équitable va bouleverser le commerce internationale. Le problème est ailleurs.
(Ces données proviennent de l'ouvrage de Jean-Pierre Boris, "Commerce inéquitable - le roman des matières premières" paru aux éd. Hachette).
3/ Contrôle ?
On a beau dire et répéter que des organisations internationales réalisent des contrôles, je constate qu'en France, aucun contrôle n'est à ce jour réalisé par un organisme indépendant.
Une tentative a été faite par l'AFNOR de réunir les intervenants de la filière pour mettre au point une norme, tentative qui s'est soldée par un échec puisque certains, de par leur position hégémonique, ont empêché toute possibilité de normalisation.
On voudrait nous faire croire aujourd'hui qu'un projet de loi règlera la situation.
Demandez à l'occasion la traçabilité d'un produit dans une boutique Artisans du monde (qui a acheté ? à quel prix ? à quel fournisseur ? dans quelles conditions ?), vous risquez d'être surpris par la réponse, qui pourra aller de l'absence de réponse à une agressivité à votre égard (quoi ? vous ne nous faites pas confiance ?)...
Comment peut-on contrôler les milliers de produits que distribue maintenant Artisans du monde ? Qui contrôle la filière textile ? Comment sont organisés ces contrôles ? Etc.
4/ Subventions
Comme pour beaucoup d'associations, Max Havelaar (statut associatif en France), Artisans du monde et d'autres, ce statut donne la possibilité de faire la chasse aux subventions diverses et variées (municipalités, conseils régionaux et généraux, ministère du développement, communauté européenne). Les acteurs du commerce équitable ne se privent pas d'exercer un lobbying pressant afin d'avoir leur part. À quoi servent ces subventions ? Quel en est le montant ? Encore une fois, le manque de transparence est total.
Là se pose la question de l'efficacité économique : sans ce statut associatif, le système serait viable à la seule condition d'augmenter les prix de façon importante, ce qui entraînerait vraisemblablement une diminution des ventes car le consommateur n'est pas prêt à acheter son paquet de café 50 % plus cher que le prix du marché.
5/ Problème de fond
Il serait préférable que le lobbying s'exerce afin d'essayer de régler le problème de fond, qui est une question de politique internationale. Qui gère les cours du café ? les stocks ? quelle est l'implication des producteurs ?
Pourquoi ne pas envisager de ristourner au paysan producteur une partie des taxes prélevées par les états consommateurs sur les bénéfices des grandes multinationales de la torréfaction ? Cet argent serait redistribué par un fonds commun (qui existe déjà et dont c'est la vocation). Cela demande une volonté politique. C'est plus compliqué que de boire un café équitable au bar de l'Assemblée nationale ou ailleurs...
C'est assez consternant de voir des municipalités acheter des produits équitables et en faire la promotion alors que d'autres problèmes plus urgents et plus importants se posent à elles (logement, cantines scolaires, gestion des déchets, etc.), mais c'est tellement dans l'air du temps que cela en devient presque un argument électoral.
On peut aussi s'interroger sur la réflexion profonde de ces équipes municipales.
6/ Organisation et partenariats
Réfléchissez ou informez-vous sur la structure du commerce équitable. Notamment en ce qui concerne Artisans du monde qui part d'une multitude d'associations locales indépendantes les unes des autres pour remonter vers une fédération. Chaque association verse une cotisation à la fédération (quel montant ?), la fédération est elle-même membre de la société anonyme Solidar'monde (au capital social de 750 000 euros).
S'agissant de la Plateforme du Commerce équitable (PFCE), on trouve des structures capitalistes (sociétés anonymes, à responsabilité limitée) qui se sont elles-mêmes auto-labellisées "commerce équitable" et dont l'objectif premier reste de faire des profits.
De même qu'il est surprenant de voir aujourd'hui Artisans du monde et Max Havelaar partenaires d'une même structure, alors que le message et la stratégie sont totalement différents.
Est-ce la vocation d'une association de faire du commerce son activité principale ? N'est-ce pas une perversion du statut ? N'est-ce pas une forme de concurrence inéquitable vis-à-vis d'autres commerces indépendants (qui sont assujettis aux charges afférents à une activité commerciale, qui n'ont pas droit à des subventions ni à des emplois aidés, et encore moins d'employer des bénévoles) ? Les bénévoles d'Artisans du monde devraient se poser la question de savoir à qui profite leur main-d'oeuvre gratuite. On en revient donc à l'efficacité économique.
7/ Impact sur les populations locales
Aucune étude n'est jamais publiée sur l'impact du commerce équitable sur des communautés qui travaillent dans cette filière.
Cependant certaines critiques commencent à apparaître sur la perversité du système : par exemple, ce système tend à favoriser une culture d'exportation vers le Nord au détriment de cultures vivrières. Cela peut créer des ruptures sur les équilibres alimentaires des pays du Sud. Pour atteindre une meilleure productivité, on introduit des appareils motorisés (type tracteurs) ce qui provoque des déséquilibres dans des milieux écologiques fragiles. L'exemple type est l'accentuation de la culture du quinoa dans les Andes boliviennes. La Bolivie, entre autres, exporte de plus en plus de quinoa "bio" "équitable" sous la pression de la filière équitable et est contrainte d'importer du riz et des pâtes ...
Les populations locales, souvent trop heureuses d'avoir trouvé un "créneau", s'en contentent et ne créent pas de dynamique collective de changement. Elles ne vont pas au-delà de la survie, comme paralysées par ce petit plus.
Ces remarques ne sont pas exhaustives, on pourrait en écrire encore beaucoup.
A chacun de réfléchir à sa propre implication dans ce phénomène de mode.
source
1 Janvier 2006
Références intéressantes :
- Virginie Diaz Pedregal "Le commerce équitable : un des maillons du développement durable ?", disponible sur http://developpementdurable.revues.org/document1644.html
- Jean-Pierre Boris "Commerce inéquitable - le roman noir des matières premières", éd. Hachette, mai 2005 (pp. 171 à 179 "le mirage équitable")
- Silvia Pérez-Vitoria "Les paysans sont de retour", éd. Actes Sud, sept. 2005 (pp. 148 à 152 "Pour un commerce équitable ?")